« Au pays des atypiques »

Respect de l’identité de la personne.

Question 1 : quelle est ton activité dans le Tennis de Table ?

Entraineur depuis 1967 au club de Levallois et ayant construit la montée du club de la départementale 3 à la Pro A. J’ai été le coach de cette équipe qui a été 17 fois champion de France et 4 fois champion d’Europe. Au cours de toutes ces années ce sont des grands noms du tennis de table français (Secrétin, Gatien, Chila, Legout, Eloi) et internationale ( Karlson, Maze, Chuan Chih-Yuan) qui ont fait avancer notre équipe. J’ai eu comme objectif permanent de garantir l’unité du club et d’avoir la même exigence et de développer l’esprit club chez tous les adhérents quel que soit leur niveau ou leur âge. C’est avec cet esprit de dépassement de soi pour l’équipe, pour le club qui m’a guidé dans la construction de notre aventure.

Aujourd’hui je m’occupe des plus jeunes à Levallois en particulier les 5/ 11ans dans le cadre scolaire et sur certains créneaux du club. La formation dès le plus jeune âge est tellement source de motivation car c’est à cet âge-là que l’enfant est très réceptif au discours de l’entraineur et c’est aussi un moment crucial pour fixer des strates fondamentales dans le cerveau de l’enfant pour qu’il puisse s’épanouir au tennis de table.

J’observe beaucoup la nature de chacun des enfants, ce qui constitue mon point de départ pour la formation du pongiste. Derrière chaque sportif et sportive il y a un humain, et ce qui m’intéresse avant tout c’est l’humain. Les enfants doivent s’épanouir et garder cette joie de jouer au ping en aimant défendre les couleurs de leur club.

De plus, Je m’occupe de certains joueurs et joueuses de haut niveau qui me font confiance pour leur donner des pistes de réflexions dans la manière de travailler le mental et pour devenir d’authentique guerrier…. C’est le cas de Carole Grundish que j’ai suivi lors de ses différentes étapes pour se qualifier aux JO à Rio. Sa récente qualification est une belle réussite. Elle le mérite. Je suis extrêmement content pour elle. C’est une fille exemplaire dans son investissement, elle avait besoin d’être aiguillée pour libérer sa force.

Chaque joueur a un plafond, mon but est de l’amener à son vrai plafond. Pour cela on ne peut pas travailler à la chaine, l’objectif est bien de proposer à chaque individu le moteur qui lui convienne pour aller le plus haut possible.

Au cours de mes 40 années d’entrainement je n’ai cessé de développer le naturel du joueur, de me concentrer sur ce qu’il ressentait. Mon objectif est de permettre à chaque joueur de découvrir et développer sa propre technique. Cette faculté optimale de travail se situe selon moi entre 5 et 11 ans et demi c’est pourquoi j’attache beaucoup d’importance à entrainer cette tranche d’âge.

Je suis un entraineur atypique qui forme des joueurs atypiques puisque chaque joueur développe ses propres gestes, ses propres mouvements en fonction de ce qu’il ressent. Je me concentre sur l’individu ; la personne dans son ensemble, c’est le plus important pour moi.

Question 2 : quelle vision as-tu de manière générale du Tennis de Table en France aujourd’hui ?

Aujourd’hui le ping n’est pas apprécié à sa juste valeur :

Sur la forme déjà : on parle encore peu de notre sport, alors qu’il n’y a pas un seul français qui n’ait pas joué au tennis de table. C’est un sport qui se pratique sans limite d’âge (notre adhérent le plus âgé au club à 88 ans et il assidu aux entrainements) et qui est connu par tous. C’est bien de développer les différents aspects du tennis de table (santé, intégration) mais il devient tout aussi important de replacer sa pratique comme sport complet à hauts degrés d’exigence dans sa formation mentale et sa dimension totale de dépassement de soi. La Pro A est peu visible et nous avons besoin d’un championnat professionnel qui attire spectateurs et sponsors. Une restructuration dans ce domaine serait la bienvenue.

Sur le fond : Les résultats des français sur le plan international peinent à venir. La médiatisation passe aussi par des joueurs qui décrochent des titres. Les français ont une bonne image du ping, je le voie au quotidien avec les groupes scolaires, leur professeur et les parents. C’est un sport qui parle à toute la famille. Nous devrions davantage en profiter avec de nombreux enfants qui pourraient s’investir dans notre sport et devenir les pongistes de demain.

Question 3 : quel regard portes-tu sur la Fédération aujourd’hui ?

Le constat est délicat, il ne date pas d’aujourd’hui mais je note 2 grandes problématiques :

  1. Le système de sélection et de formation de l’élite :

Que se passe-t-il ? Nous sommes depuis quelques années au top sur la scène au niveau international sur les catégories jeunes et nous observons que ces mêmes joueurs sont distancés voir écrasés dans la catégorie sénior. Les responsables n’arrivent pas à comprendre la bascule nécessaire à opérer pour y arriver. S’agit-il, d’une erreur de sélection des individus ou d’une formation qui n’est pas assez orientée vers l’exigence de la compétition ? Je pense qu’il s’agit des deux : Des joueurs peuvent paraitre forts dans les catégories jeunes et survoler les compétitions mais en tant que professionnel et encadrant de ce sport il est impératif de savoir sélectionner les joueurs capables de se transcender pour vivre une telle aventure au niveau sénior. Gatien et Saive n’ont jamais été champions d’Europe en cadet et junior… et pourtant leurs carrières sont exemplaires dans l’élite mondiale. Les entraineurs nationaux qui ont en charge cette sélection des individus ont une grande responsabilité dans la représentativité de notre pays à l’échelon mondial. Ces entraineurs devraient être sélectionnés sur leurs capacités à former des joueurs de rang mondial. Ils devraient avoir fait leurs preuves avant d’intégrer des structures nationales.

Concernant l’esprit de compétition, il me semble que la culture de la gagne n’est pas mise à l’honneur. Le tennis de table est un sport de combat, lorsque l’on envoie un jeune en compétition on doit avoir l’image qu’il va monter sur un ring… et notre job est de le mettre en sécurité sur le plan mental et surtout physique pour rentrer dans le combat…. Et gagner donne envie de revenir au combat. Quand on écoute le discours ambiant je n’ai pas l’impression que l’on forme des fauves pour arracher des victoires. Le champion a la haine de la défaite et l’amour de la victoire. Développer ces intentions ce n’est pas en travaillant uniquement la technique et le physique des joueurs mais bien leur mental. Aujourd’hui la technique et de gros volumes d’entrainement apparaissent comme l’unique réponse pour gagner des matchs au niveau international…mais c’est un leurre…. La compétition doit guider toutes les secondes d’un entrainement pour arriver au haut niveau et il faudrait se recentrer sur un travail de qualité répondant aux aptitudes de chacun des individus.

  1. La fédération ne met pas à l’honneur le club dans la filière de formation du joueur et ne s’appuie pas sur son entraineur qui est à l’origine du processus de formation.

Je pense que les responsables n’ont pas pris la mesure de l’importance du travail de l’entraineur de club sur la durée. L’Insep, les pôles France ont pris trop de place dans les esprits des dirigeants et apparaissent comme la seule possibilité de devenir un joueur fort.

Avec près de 4000 clubs et autant de méthodes pour faire éclore des joueurs capables de rivaliser avec les meilleurs mondiaux, comment n’arrive t on pas à être performant ?

La fédération doit s’intéresser aux clubs et créer une émulation saine entre toutes les structures du territoire. Il est dommageable de ne pas mettre régulièrement en lumière les meilleurs clubs formateurs, et en leur donnant des bourses par exemple. Car quand la dynamique est lancée dans un club, il faudrait que la fédération accompagne le projet de développement jusqu’au bout au lieu d’essayer de récupérer le joueur et le faire entrer dans une structure établie.

Laissons les entraineurs de chaque club travailler sur la longueur pour mettre en place des clubs performants.

Pour faire de Levallois un club hors normes, nous avons fait au quotidien des choses hors normes pour sans cesse nous améliorer et ne jamais nous asseoir sur notre réussite.

Avec le système qui est mis en place aujourd’hui, il est impossible pour un entraineur français de garder son joueur et de progresser avec lui dans sa capacité à trouver les meilleures méthodes d’entrainement.

Question 4 : qu’est-ce que t’inspire l’Equipe de France aujourd’hui ? Filles et garçons.

Les équipes de France ne sont pas dans les meilleures dispositions pour réussir aujourd’hui.

Concernant les garçons, des joueurs font des résultats conséquents sur le plan national et international et ne sont pas pris dans les équipes, d’autres s’entrainent à l’étranger… quelle est l’unité ? Où se trouve la cohésion ? Comme son nom l’indique on parle d’une équipe de France, il faut donc engager les joueurs dans cette démarche et les valoriser à prendre leur responsabilité à tout moment. Créer un groupe avec des règles communes certes, mais avec des moyens qui peuvent être différents, l’objectif étant d’être performants au sein de cette équipe. Il ne s’agit pas de protéger tel ou tel joueur… Il faut des joueurs performants de manière régulière pour faire émerger des Equipes de France compétitives.

Je trouve que les joueuses de l’équipe de France ont été infantilisées. On les place dans des rôles de simples exécutantes alors que leurs potentialités sont énormes. Des joueuses de l’équipe de France sont de vraies guerrières mais on n’a finalement pas accentué cette qualité lors de leur passage à l’INSEP. Il est impératif de s’appuyer sur des cadres d’expériences et de valeurs qui peuvent par la suite transmettre le flambeau aux générations futures.

Enfin, certains garçons jouent et s’entrainent à l’étranger, ce qui montre que le système d’entrainement et les structures sont arrivés à leur limite et qu’il est impératif que nos responsables réfléchissent à atteindre une nouvelle forme de cohésion, qui puisse redonner de vives couleurs à nos équipes nationales.

J’en profite au passage pour adresser tous mes vœux de réussite à Rio aux joueuses et joueurs qualifié(e)s.

Question 5 : A ton avis, quel projet d’envergure faudrait-il lancer pour servir le développement de l’activité ?

Il faudrait travailler dur différentes pistes mais voici pour moi les chantiers essentiels :

  1. Redonner aux clubs toute la place qu’ils méritent. Ils restent le pivot numéro 1 d’un projet d’envergure. Selon moi, plus les clubs innoveront pour développer la pratique, former des joueurs de haut niveau, accueillir différents publics, plus la pratique du tennis de table sera mise à l’honneur et le chemin de la performance retrouvée. Selon moi l’Insep et les pôles sont dépassés. Ce n’est pas le modèle qu’il faut rechercher mais plutôt le faire évoluer… En effet mettons les clubs dans une saine concurrence pour innover, chercher les procédés qui peuvent devenir les plus minutieux pour former des joueurs très compétitifs. On doit trouver autant de méthodes d’entrainement que de clubs en France. Il faut laisser nos égos de côté et nous creuser la tête pour que notre pays trouve ses meilleurs pongistes. C’est dans ces conditions de liberté pour l’entraineur de pouvoir parfaire son métier et se creuser la tête chaque jour pour rendre ses joueurs plus performants que ceux du club voisin ou celui qui est situé à 1000 kilomètres.

Des regroupements peuvent être faits sur des départements ou ligues entre les entraineurs et joueurs mais sur une période bien déterminée pour échanger et créer une émulation et de nouvelles oppositions. Mais il faut que le club retrouve ses joueurs au quotidien pour que cette dynamique serve aussi bien au sportif lui-même (qui se sentira bien dans un groupe à identité forte), qu’à l’entraineur qui pourra poursuivre un travail minutieux avec ses joueurs qu’il connait sur le bout des doigts.

  1. Culture de la « gagne » :

Dans la formation initiale et continue des entraineurs j’en ferais un axe majeur. Quels sont les moyens, outils à mettre en place pour développer cette soif de victoires ? Comment la rendre pérenne ? Ce sont des axes très importants de recherche. Il faudrait fonctionner comme en laboratoire, avoir des entraineurs- chercheurs qui établiraient tous les leviers en tennis de table qui permettent au joueur de toujours se trouver dans une logique de recherche de victoires.

D’ailleurs il y a un discours que l’on retrouve beaucoup aujourd’hui dans notre sport  qui est « de lutter contre le stress lors des matchs ». On entend dire même que le stress fait partie du jeu. Au secours… mes joueurs n’ont jamais su ce qu’était le stress et ne le connaitront jamais. Ce sont mes 40 années d’expériences d’entrainement et mes recherches au quotidien sur la personne qui m’ont fait trouver les chemins d’envie de victoires chez chacun sans penser à une éventuelle peur du jeu. Le stress, mes joueurs le mettent sur l’adversaire !

  1. Revoir la formule de compétition : élite et double

Sur les tours du critérium individuel au niveau national je trouve que les joueurs sont protégés par le système de non descente. La compétition doit être permanente si on veut sortir des pongistes rythmés par la gagne. Sur ces mêmes compétitions on voit parfois des joueurs qui se déplacent en faisant des centaines de kilomètres pour faire seulement 2 ou 3 matchs. C’est frustrant et n’apporte pas d’intérêt dans la construction du jeu et des bénéfices de la compétition.

De plus je trouve que l’on pourrait voir apparaitre un système de compétition avec davantage de doubles. Le jeu en double est extrêmement formateur : les déplacements y sont en permanence travaillés ainsi que la lecture du jeu et la mise en place d’un projet tactique qui manque cruellement à nos joueurs. Tout ce qui est appris et développé en double peut totalement se réinvestir en simple et de manière très positive.

  1. Développer le ping pour tous.

Le tennis de table doit également apparaitre comme un vecteur d’intégration. Il est important de faire venir à cette pratique tous les publics. Là encore le club reste un maillon essentiel dans cette réussite. Je pense que l’accueil des scolaires est très bénéfique pour une structure. En effet les élèves qui sont parfois âgés de 6 ans ont un entraineur professionnel devant eux et qui peut leur donner goût de poursuivre la pratique du tennis de table dans un cadre associatif avec des moyens plus conséquents en terme de suivi et de formation pour l’enfant.

De nouvelles formes d’entrainement sont possibles. J’encourage tous les jeunes entraineurs à poursuivre en permanence leur réflexion autour du tennis de table et à prendre en considération toutes les facettes des joueuses et joueurs. C’est la prise en compte de l’ensemble des aspects de la personne qui sera à la source des progrès et des réussites futures.

Nom : Elbaz
Prénom : Marcel
Téléphone : 0610786863

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